Une des interventions pédagogiques les plus célèbres et controversées sur le racisme, créée par l’enseignante américaine Jane Elliott en 1968.

Contexte

Le 4 avril 1968, Martin Luther King Jr. est assassiné. Le lendemain, dans sa classe de CM1 (3rd grade) à Riceville, une petite ville rurale et entièrement blanche de l’Iowa, Jane Elliott (alors âgée de 34 ans) veut expliquer à ses élèves (tous blancs) ce qu’est le racisme. Elle se rend compte que les explications théoriques ne suffisent pas. Elle invente alors un exercice basé sur la couleur des yeux plutôt que sur la couleur de peau.

Comment ça s’est passé

  • Jour 1 : Les enfants aux yeux marron sont déclarés « supérieurs » (plus intelligents, plus propres, plus gentils). Les enfants aux yeux bleus sont déclarés « inférieurs ». → Les « inférieurs » doivent porter un collier marron (pour les identifier facilement), ne pas jouer avec les « supérieurs », utiliser des gobelets en carton à la fontaine, etc. Jane Elliott renforce constamment cette hiérarchie (compliments excessifs aux uns, critiques aux autres).
  • Jour 2 : Les rôles sont inversés. Les yeux bleus deviennent supérieurs et les yeux marron inférieurs.

Les résultats ont été spectaculaires et rapides :

  • Le groupe « supérieur » devient arrogant, méchant, plus performant aux exercices scolaires.
  • Le groupe « inférieur » devient timide, déprimé, moins performant, et commence à croire qu’il est vraiment inférieur.
  • Des enfants qui étaient gentils deviennent discriminants en quelques minutes.

Impact immédiat

L’exercice a été filmé en 1970 dans le documentaire The Eye of the Storm. En 1985, PBS a réalisé A Class Divided avec une réunion des anciens élèves. Jane Elliott est devenue une figure nationale : elle a fait The Tonight Show avec Johnny Carson, est intervenue chez Oprah plusieurs fois, et a animé cet exercice pendant des décennies auprès d’entreprises (IBM, Exxon, etc.), de la police, de l’administration, et d’adultes du monde entier.

Critiques et controverses

  • Éthique : Beaucoup considèrent que c’était traumatisant pour des enfants de 8-9 ans (stress, humiliation publique). Certains anciens élèves disent encore en avoir gardé des séquelles.
  • Validité scientifique : Ce n’est pas une « expérience » au sens scientifique (pas de groupe contrôle rigoureux, pas de mesures objectives à long terme). Jane Elliott elle-même préfère le terme « exercice ».
  • Efficacité à long terme : Des études montrent que l’effet de sensibilisation s’estompe avec le temps. Ça crée une forte émotion, mais ne change pas forcément les attitudes profondes sur le racisme systémique.
  • Méthode : Certains la critiquent pour son style autoritaire et parfois humiliant, même avec des adultes.

Ce que Jane Elliott en dit aujourd’hui

Elle continue (à plus de 90 ans) à affirmer que cet exercice montre à quel point le racisme est arbitraire et appris. Elle insiste sur le fait qu’il n’y a qu’une seule race humaine, et que la « race » est une construction sociale basée sur des caractéristiques superficielles (comme la couleur des yeux). Elle reste une militante anti-raciste très directe et sans concession.

En résumé

C’est un outil pédagogique puissant qui montre avec une clarté brutale comment la discrimination se met en place, comment les stéréotypes affectent les performances et le comportement, et à quel point nous sommes influençables. Il est encore étudié en psychologie sociale, en formation des enseignants et en diversité, même s’il est devenu très controversé à l’ère des « safe spaces » et de la protection émotionnelle.

 

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